Depuis deux ou trois ans, un terme revient sans cesse dans les discussions entre professionnels du Private Equity : fonds de continuation. Longtemps marginales, ces structures se sont imposées comme une solution centrale face au ralentissement des cessions, à l’allongement des durées de détention et aux tensions sur les valorisations. Pour un étudiant qui découvre le Private Equity ou qui se prépare à des entretiens en M&A ou en PE, comprendre les fonds de continuation est devenu indispensable. Non seulement parce qu’ils sont de plus en plus fréquents, mais surtout parce qu’ils soulèvent des enjeux économiques, financiers et éthiques au cœur du métier d’investisseur. Le cadre de base : comment fonctionne un fonds de Private Equity Un fonds de Private Equity classique a une durée de vie limitée, généralement d’environ 10 ans, parfois extensible à 12 ans. Cette contrainte temporelle est fondamentale. On distingue généralement trois grandes phases : Une phase d’investissement (souvent les 4 à 5 premières années), durant laquelle le fonds acquiert des participations Une phase de création de valeur et de cession, pendant laquelle les actifs sont revendus Eventuellement une courte période d’extension, si certains investissements ne sont pas encore sortis Cette structure existe pour offrir aux investisseurs, appelés Limited Partners (LPs), une visibilité sur leur horizon de liquidité. En contrepartie, les General Partners (GPs) doivent arbitrer leurs décisions d’investissement et de sortie en tenant compte de cette horloge contractuelle. Le problème apparaît lorsque le timing économique n’est pas aligné avec le timing du fonds. Le problème : quand la sortie arrive trop tôt… ou au mauvais moment Dans un monde idéal, chaque participation serait revendue au moment exact où sa valeur est maximisée. En pratique, ce n’est souvent pas le cas. En effet, un fonds peut détenir un actif : Encore en forte croissance Nécessitant du temps supplémentaire pour atteindre sa pleine maturité Ou évoluant dans un contexte macroéconomique défavorable aux ventes (marché M&A bloqué, multiples en baisse, IPOs rares) Dans ce cas, la pression à la sortie devient artificielle : le fonds doit vendre non pas parce que l’actif est prêt, mais parce que la fin de vie du véhicule approche. C’est précisément pour répondre à cette situation que les fonds de continuation ont émergé. Qu’est-ce qu’un fonds de continuation ? (définition simple) Un fonds de continuation est un nouveau véhicule d’investissement créé pour reprendre un ou plusieurs actifs détenus par un fonds existant arrivant en fin de vie. Concrètement, l’actif est vendu par le fonds initial à ce nouveau véhicule. La particularité, et la source de débat, est que l’équipe de gestion (le GP) reste la même. Les investisseurs du fonds initial ont alors deux options : Sortir et encaisser le produit de la vente Réinvestir dans le fonds de continuation (on parle de rollover) pour poursuivre l’aventure sur un horizon plus long De nouveaux investisseurs, souvent issus du marché secondaire, peuvent également entrer au capital du fonds de continuation pour financer la transaction. Ce mécanisme permet donc de dissocier la contrainte de durée du fonds initial du potentiel économique réel de l’actif. Pourquoi les fonds de continuation se sont imposés L’essor spectaculaire des fonds de continuation s’explique par une combinaison de facteurs conjoncturels et structurels. D’abord, le ralentissement des sorties traditionnelles. Les désaccords sur les valorisations et la hausse des taux ont fortement réduit les opérations de M&A et les IPOs, rendant les cessions classiques plus difficiles. Ensuite, la pression croissante sur les LPs. De nombreux investisseurs institutionnels ont besoin de liquidités pour rééquilibrer leurs allocations ou faire face à des contraintes budgétaires. Les fonds de continuation offrent une solution intermédiaire : une sortie possible, sans liquidation brutale des actifs. Enfin, la professionnalisation du marché secondaire a profondément transformé ces opérations. Les transactions dites GP-led sont aujourd’hui très structurées, avec des processus de due diligence approfondis, des valorisations indépendantes et des investisseurs spécialisés capables d’analyser finement ces dossiers. Selon plusieurs études de marché, les fonds de continuation représentent désormais une part significative des transactions secondaires mondiales, avec des volumes atteignant des niveaux records ces dernières années Un outil utile… mais pas neutre : les enjeux et critiques Le conflit d’intérêts au cœur du débat La principale critique adressée aux fonds de continuation tient à leur conflit d’intérêts structurel. Le GP se retrouve simultanément : Vendeur, au nom des LPs du fonds initial, avec un intérêt à maximiser le prix Acheteur, pour le compte du fonds de continuation, avec un intérêt à acquérir à un prix raisonnable Ce conflit est inhérent au mécanisme. Il ne rend pas l’opération illégitime, mais impose une vigilance accrue. Certains investisseurs craignent notamment que seuls les meilleurs actifs soient transférés dans les fonds de continuation, laissant dans le fonds initial des participations moins attractives, ce qui peut dégrader la performance globale du portefeuille historique. Les garde-fous mis en place Pour répondre à ces critiques, l’industrie a progressivement mis en place des mécanismes de protection. Le recours à une fairness opinion indépendante est devenu quasi systématique afin d’attester que le prix de transaction est équitable. Dans certains cas, des processus d’enchères sont organisés entre investisseurs secondaires pour renforcer la crédibilité de la valorisation. Par ailleurs, les LPs existants disposent généralement d’un choix explicite entre sortie et réinvestissement, ce qui limite le caractère contraint de l’opération. Enfin, des comités indépendants peuvent être constitués pour superviser la gouvernance du fonds de continuation Fonds de continuation vs fonds evergreen : ne pas confondre Il est important de distinguer les fonds de continuation des fonds evergreen, avec lesquels ils sont parfois confondus. Un fonds evergreen n’a pas de durée de vie prédéfinie. Les entrées et sorties d’investisseurs se font de manière continue, souvent via un marché secondaire interne ou des mécanismes de rachat. À l’inverse, un fonds de continuation reste un véhicule à durée déterminée, créé spécifiquement pour prolonger la détention d’un actif identifié. Les deux structures répondent à des logiques différentes, même si elles partagent un objectif commun : assouplir la contrainte du temps en Private Equity. Ce qu’un recruteur attend que vous compreniez en entretien En entretien de Private Equity, la question n’est jamais de juger si les fonds de continuation sont « bons » ou « mauvais ». Ce que l’on attend d’un candidat, c’est une capacité de raisonnement équilibrée. Un bon candidat saura expliquer : Pourquoi les fonds de continuation existent économiquement Quel problème concret ils résolvent pour les GPs et les LPs Quels sont les risques principaux, notamment en matière de gouvernance Dans quelles conditions ils peuvent être créateurs de valeur À la question : « Que pensez-vous des fonds de continuation ? », une réponse structurée, nuancée et factuelle est bien plus appréciée qu’un jugement tranché. Conclusion Les fonds de continuation sont le reflet d’un Private Equity en pleine mutation. Face à des cycles plus longs, des marchés de sortie plus incertains et des contraintes accrues sur les investisseurs, l’industrie a développé un outil capable de réconcilier temps économique et contraintes contractuelles. Ni solution miracle, ni dérive systématique, les fonds de continuation sont avant tout un instrument. Les comprendre, c’est déjà adopter le regard d’un investisseur averti et faire un pas de plus vers la maîtrise des codes du Private Equity. Comprendre les fonds de continuation est une première étape. Mais en entretien de Private Equity, les recruteurs attendent aussi une maîtrise solide des mécanismes financiers, des logiques d’investissement et des standards de raisonnement propres aux fonds. La formation Corporate Finance de Training You intègre notamment trois cours dédiés au Private Equity, conçus pour aider les étudiants à : Comprendre le fonctionnement réel des fonds (LP/GP, création de valeur, cycles d’investissement) Maîtriser les raisonnements attendus en entretien (investment case, value creation, exits) Se préparer aux entretiens des meilleurs fonds de la place, avec une approche à la fois technique et structurée Découvrir nos formations
Par Guillaume Pommier
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